06/04/2018

Le cinéma engagé

A l’ère des blockbusters qu’en est-il du cinéma engagé ?

A l’ère des blockbusters et des comédies en tout genre, on en oublierait presque que le cinéma n’a pas été, de mon point de vue, spécialement conçu pour nous divertir. Son importance est plus capitale, il est là pour mettre en images ce qu’il est parfois compliqué de retranscrire à l’écrit. Dès ses débuts, des cinéastes comme Eisenstein aux convictions politiques affirmées se sont servis du cinéma comme d’une arme. Ces réalisateurs offrent leurs talents à des œuvres retentissantes, celles dont on ne ressort pas indemne. Et c’est bien ça, le pouvoir du cinéma : nous émouvoir, faire bouillonner notre cerveau, bouleverser notre conception du monde... Il est le plus tangible vecteur d’émotions que notre société possède. Pourtant, j’ai l’impression que nous nous en servons trop peu (ajouter : dans ce sens). Dans la multitude de films qui paraissent chaque semaine qu’en est-il du cinéma engagé? !

Je vous propose donc un focus, non-exhaustif, sur quelques films actuels qui s’insèrent dans notre temps et à qui j’ai envie de dire « merci ».

Tout d’abord, parlons de la base de notre société. À l’heure de l’info en continu, qui se mords la queue, a-t-on conscience de ce qui nous entoure ?

En 1995, Matthieu Kassovitz avec La Haine parle de la réalité des banlieues, où plutôt des violences policières, dans une forme (pour éviter la répétition du terme violence) « adoucie » par l’usage du noir et blanc. Kassovitz avait la rage de tout nous dire, de tout montrer. Son film n’est en aucun cas une apologie de la haine, il exprime la colère d’une génération qui s’empêtre dans notre société. « L’important ce n’est pas la chute c’est l’atterrissage ». Qu'en est il de l’atterrissage 20 ans après ? Divines, de Houda Benyamina, nous répond et rien n’a changé. Elle nous situe dans une banlieue où drogue et religion se côtoient, et où la jeunesse est en soif d’ascension sociale, ou plus simplement d’argent. Houda Benyamina en profite, d’ailleurs, pour mettre en avant la condition féminine « T’as du clitoris, j’aime bien ». Nous aussi. Pourtant cela termine mal, mais aurait-il pu en être autrement ?

Pour continuer sur une base sociale, parlons un peu de nos conditions de travail avec Deux jours une nuit, un film entre fable et documentaire. Les frères Dardenne y dépeignent la violence du travail en entreprise; une analyse sociologique poignante portée par Marion Cotillard.

De l’autre côté du globe, on se souvient d’American History X où Tony Kaye dénonce le racisme poussé a son extrême, même s’il reste dans un esprit assez manichéen. Marqué par une genèse hollywoodienne, American History X est un film qui reste dans les mémoires, justement et malheureusement, de part cette génétique. Mais ne lançons pas la pierre à nos amis américains et remercions les plutôt pour la création de Netflix qui se tourne de plus en plus vers des documentaires de qualité tel que What The Health. Ce documentaire nous parle de notre santé, de l’industrie agroalimentaire et de la collusion entre les organisations industrielles, gouvernementales, pharmaceutiques... après avoir vu ce film, vous prendrez soin de votre karma histoire de ne pas vous réincarner en bovin. Dans un même genre, leur film polémique Okja est une fable originellement créée pour les enfants. En réalité c’est une caricature et une critique du capitalisme et de l'industrie agroalimentaire. Okja est d’une esthétique remarquable et nous rappelle que nos assiettes ne contiennent pas que des biftecks mais aussi des êtres vivants qui méritent un minimum de considération.

Pour finir, parlons un peu du sujet du moment : la condition féminine. Deniz Gamze Ergüven dévoile Mustang en 2015. Ce film Turc montre la difficulté d’être une jeune fille dans cette région. Cinq sœurs sont cloisonnées, mariées de force au premier venu... car elles ont été « souillées ». En réalité, elles ont seulement eu la mauvaise idée de monter sur les épaules de jeunes garçons. Ces sœurs à la Virgin Suicides sont héroïques, téméraires, sauvages.... Mustang est un hymne à la liberté d’une grande beauté qu’il est nécessaire de visionner.

Avec une même envie de « véhiculer un message » Robin Campillo, militant d’Act Up, nous offre le magnifique 120 battements par minutes en 2017. Cette œuvre lève le voile sur une période dont on parle peu au cinéma : l’apparition du sida. Quand le film commence, ce serial killer est à l’œuvre depuis une dizaine d’années et la communauté LGBT en paie le prix fort. Maladie considérée comme étant homosexuelle, elle est laissée de côté et pousse à l’homophobie. 120 battements par minutes est un film intimiste, bouleversant, humain. Il rend hommage au travail fou des militants de l’époque qui se battent contre une industrie pharmaceutique avide de profits et un gouvernement qui délaisse les minorités. Robin Campillo met, ici, à l’oeuvre une expression chère a Cocteau : « Le cinéma c’est filmer la mort au travail ».

Par Elise Lemelle