20/04/2018

A la découverte de chemins au féminin - Femmes et prison

Dans ma rubrique A la découverte de chemins au féminin, je vais vous présenter aujourd’hui les films Vier Minuten de Chris Kraus (Allemagne – 2006) et Ombline de Stéphane Cazes (France-Belgique – 2012).

Vier Minuten, est le film de la rencontre et la confrontation improbable entre Traude Krüger, professeur âgée de piano dans une prison pour femme, et Jenny Von Loeben, jeune femme condamnée pour meurtre. La relation entre les deux femmes est électrique. Chacune possède un caractère bien trempé. Traude refuse de donner des cours à la détenue. Après une altercation avec le gardien, Jenny s’enferme dans la salle du piano et finit par convaincre Traude avec un air jazz endiablé, ce que méprise la vieille femme un tantinet conservatrice. Traude décide cependant d’inscrire Jenny à un concours destiné aux pianistes de moins de 21 ans, ce qui est loin d’être une facilité pour une prisonnière. Cet objectif entraine les deux femmes dans un duel psychologique à toutes épreuves.

Au fur et à mesure de connivence, on apprend que la vieille femme a perdu son grand amour, Hannah, assassinée par les nazis car communiste et lesbienne. Traude est hantée par la culpabilité d’avoir trahi son amoureuse ayant nié tout implication sentimentale avec celle-ci pour sauver sa peau. Jenny, elle, a été violée par son beau-père, a couvert son petit-ami meurtrier de son propre père, et a accouché en prison d’un nourrisson mort-né. Les deux âmes escamotées au sein de la violence carcérale, vont s’épauler et se tenir compagnie unies et liées par la musique. Dans un final grandiose, au-delà des différences, le respect, la reconnaisse et l’honneur d’avoir fait un bout de chemin ensemble, Traude et Jenny se saluent mutuellement.

Le deuxième film relate la plongée dans l’enfer carcéral d’Ombline, jeune femme de 20 ans. Celle-ci est condamnée à trois ans de prison suite à une agression violente et une arrestation qui a tourné au drame. Lorsqu’elle est incarcérée, qu’elle croit vivre une injustice et perd tout espoir en l’avenir, elle apprend alors qu’elle est enceinte. Dans un premier temps, placée dans le compartiment commun, elle doit s’adapter aux dures conditions de la coexistence à trois dans une cellule plus petite qu’un cagibi.

Ombline endure les difficultés liées à sa condition, tyrannisée par une de ses colocataires. Puis elle reprend le dessus et agressive elle mène la danse pour se venger. Les jeux de manipulation et de dénonciations rythment, dans la peur, la colère et le désarroi, le début de sa grossesse. A la naissance de son fils, Lucas, elle est déplacée dans l’aile de la prison où se regroupent toutes les mères-prisonnières. Une pause dans le récit qui allie tendre moments mères-enfants et tensions avec le personnel surveillant qui fait preuve de dureté. A ses 18 mois, Lucas est récupéré par sa famille d’accueil. Commence alors le long combat tumultueux de la jeune mère dont les instincts, émotions et les espoirs guident ses pas sur ce long chemin.

Le film de Stéphane Cazes oscille entre oppressions inhumaines et instants de partage entre ces femmes de l’ombre, captives d’une temporalité parallèle. Le jeune personnage révolté et étonnant d’Ombline nous emporte dans un tourbillon d’émotions. Dans les cadres resserrés au sein de la cellule on suit en empathie l’évolution de cette nouvelle mère. La dure réalité nous rattrape rapidement et ne nous épargne pas la virulence et la misère de ces individus dont la vie est suspendue hors du temps, hors de la société. La sobriété de la mise en scène recentre en permanence l’interprétation sensible et bouleversante de Mélanie Thierry, dont l’amour débordant et maladroit  de son personnage souligne d’autant plus son impuissance. Le déchirement qu’elle vit quand son fils est placé, à ses 18 mois, pourrait être vécu comme le mélodrame à son paroxysme. Or il insuffle au film une nouvelle dynamique emplie d’espoir et de lumière dans ce sombre monde. Le caractère brut et entêté d’Ombline lui sera de première utilité dans sa bataille pour son fils et pour sa liberté.

Le film de Chris Kraus met en avant deux femmes fortes qui ont subi les affres de la vie. Elles sont tout à fait coupables tout en étant totalement victimes. Dans leur rencontre, le cinéaste met en avant aussi leur fragilités et leur besoin mutuel de soutient. Elles sont attachantes par leur antipathie. Traude dans son style très traditionaliste, pointe du doigt que l’instinct de survie et plus fort que l’amour. Là où Jenny, en contrepied, nous dit que la vraie prison et plus certainement celle qu’on se forge nous-même. La musique est l’épicentre de ce film, elle génère conflit et réconciliation. Mais surtout, le piano se révèle objet de transes, un moyen d’expression et de libération du corps et de l’esprit.

Pourquoi réunir ces deux films ? C’est bien simple, outre le fait qu’ils abordent tous deux l’incarcération féminine, dans des contextes similaires et divers, ils éclairent une vérité souvent occultée au cinéma. Les prisons pour femmes sont aussi violentes que celles des hommes et renferment des histoires différentes, des parcours d’itinérance et des luttes d’espoir.

Par Marie Busquet