18/04/2018

L’autocensure (ou censure « acceptée ») comme respect des victimes ?

Quand le terrorisme infiltre les salles obscures.

Le 7 janvier 2015, deux terroristes armés frappaient Charlie Hebdo, frappaient la France et son droit fondamental, bien que non absolu, qu’est la liberté d’expression. Suite à cette attaque traumatisante, un (r)éveil des consciences sur la nécessité de conserver et de porter haut ce droit français s’est produit ! Durant un temps...

Au lendemain de cette tuerie choquante, le peuple français semblait prêt et favorable à une liberté d’expression artistique totale, sans retenue ni censure. Mais qu’en est-il réellement ?

Si l’art, en général et le cinéma en particulier, a pour but de déranger, perturber, questionner... lorsqu’un pays est touché de plein fouet par le terrorisme et doit, malgré lui, continuer de vivre sous sa menace, le cinéma reste-il fidèle à lui-même ou compose-t-il avec ses propres principes ? Dans un contexte de violence permanente, les spectateurs sont-ils prêts à être confrontés à des images violentes ? Confrontés à leur réalité ?

Le terrorisme entend créer un climat d’insécurité, installer la peur dans la vie et l’esprit de chacun. À cela, les citoyens français ont répondu d’une seule voix : « Nous n’avons pas peur ! ». Pourtant, cette peur semble bien présente à y regarder de plus près.

De quelle peur parle-t-on ? Celle des artistes ? Des producteurs et distributeurs ? Du public ? Le terrorisme instaure-t-il la peur chez les spectateurs ou est-ce que ce sont les distributeurs qui craignent à leur place ?

Je prends pour premier exemple Made in France réalisé par Nicolas Boukhrief, thriller retraçant l’élaboration d’un projet d’attentat mené par une cellule djihadiste dans la capitale française.

Idée de scénario datant de 1995, tournage achevé en 2014 (soit avant l’attaque contre Charlie Hebdo et l’hyper cacher), le film tristement prémonitoire perd son contrat de distribution avec M6 [SND] à la suite des attentats de janvier 2015. Cherchant longuement et péniblement un nouveau distributeur [Pretty Pictures], la date de sortie est repoussée au 18 novembre 2015.

C’était sans prévoir que le terrorisme frapperait à nouveau le pays avant la présentation du film au public français... 24 heures avant le Bataclan, le Stade de France et les terrasses de cafés, des affiches sont installées dans le métro parisien.

24 heures après les attaques, elles sont retirées. Décision de la RATP... et de la société de production ayant préalablement fait la demande du retrait ! L’affiche représente une Tour Eiffel en forme de Kalachnikov, soit l’arme venant tout juste d’abattre 130 personnes. Percutante, soigneusement pensée comme « arme promotionnelle », celle-ci est à présent considérée comme trop violente pour être montrée. En l’espace d’une soirée, tout a changé. La bande-annonce, calibrée, martelant « On est en guerre et dans toute guerre il y a des victimes civiles », prend un autre sens. La promotion est entachée. Arrêtée. L’affiche est changée, la Kalachnikov disparaît. Sortie tout compte fait re-programmée pour le 20 janvier 2016, le film ne connaîtra finalement jamais les salles obscures et ne sera alors disponible qu’en VOD. La production [Canal+] stoppe toute promotion, les directeurs de salle en refusent l’exploitation. Si le réalisateur accepte et se contente finalement de la sortie en e-cinéma dans une volonté respectable de compréhension, ne doit-on pas s’inquiéter du traitement reçu par cette œuvre cinématographique, artistique ?

La production n’a subi aucune pression de la part du public, c’est la distribution elle-même qui a décidé de penser à sa place. Hasard du calendrier poussant à une décision compréhensible dans un moment d’extrême sensibilité, fallait-il pour autant censurer ce film sans laisser au public son libre arbitre ?

Situation similaire vécue par Bastille Day, le film de James Watkins sorti en salles le 13 juillet 2016. Relatant l’histoire d’un agent du FBI cherchant à contrecarrer l’imminence d’une attaque terroriste prévue pour le 14 juillet à Paris, la réalité rattrape la fiction avec l’attentat de Nice perpétré en ce jour de Fête nationale.

Dans ce contexte de deuil national, le distributeur [Studiocanal] décide initialement de laisser libres les exploitants de la programmation, ou non, du film. Après 3 jours d’exploitation et une campagne promotionnelle stoppée « par respect pour les victimes et leurs familles » le film est censuré, habillages web/mobile et affiches portant la tagline « Cette année, le feu d'artifice, c'est eux » retirés. La sortie française de Bastille Day avait déjà été une première fois repoussée (de février à juillet 2016) afin de l’éloigner un peu des attentats de fin 2015.

Troisième exemple : Black, réalisé par Adil El Arbi et Billal Fallah. Non-exploité dans les salles françaises sur décision du distributeur [Paname Production], le film sortira finalement en juin 2016 en e-cinéma, uniquement. Pour quelle(s) raison(s) ? Les attentats de Paris, l’afflux migratoire et l’image renvoyée par le film poussant les exploitants à craindre la possible présence d’émeutes dans leurs salles.

Interdite aux moins de 16 ans par la commission de classification française, la love story belge sur fond d’immigration délinquante au cœur du quartier de Molenbeek est jugée dérangeante « dans le contexte actuel » par les distributeurs.

Sans s’approcher de la question terroriste dans son scénario, le film norvégien Louder than Bombs (Plus fort que les bombes) de Joachim Trier, sorti début décembre 2015, verra son titre modifié au profit de Back Home, jugé plus « doux » et « évitant toute confusion » par le distributeur [Mémento Films].

Si, dans ce climat d’insécurité permanent, certains réalisateurs et/ou producteurs (acceptent ?) choisissent, plus ou moins volontairement, de bafouer, en quelques sortes, leur œuvre et leur éthique artistique, d’autres (appuyés par leurs distributeurs) s’y refusent catégoriquement.

C’est ainsi que Nicolas Saada (Taj Mahal) et Bac films ont conservé leur date de sortie (2 décembre 2015) considérant que « face à l’obscurantisme, à la terreur, à l’indicible, le Cinéma est là pour ouvrir au dialogue. Il nous permet dans ces moments difficiles de regarder le monde tel qu’il est. Et nous sommes certains que reculer aujourd’hui, c’est capituler demain. ».

Exploitation également maintenue (25 novembre 2015) pour Les Cowboys de Thomas Bidegain : « Ça veut dire quoi de déprogrammer ? Ça veut dire que c'est Daesh qui va décider du calendrier des sorties cinéma en France ? Je crois que c'est un pouvoir qu'on ne peut pas leur laisser. ».

Films tournés, conçus ou imaginés avant janvier 2015, ceux-ci ont été amenés à réfléchir à leur réception dans une société qui évoluait sous la coupe d’une menace terroriste (à présent) permanente. Depuis, et en parfaite connaisance de cause, des réalisateurs ne s’interdisent plus de traiter de ce sujet encore touchy. Ainsi, nous avons pu découvrir en 2016 sur nos écrans français Le Ciel attendra (Marie-Castille Mention-Schaar) ou Nocturama (Bertrand Bonello), bien que les financements restent malheureusement plus difficiles à obtenir quand on souhaite fictionner le terrorisme.

Doit-on avoir peur de l’impact que de tels films pourraient avoir sur nous ? Ou bien peur de constater qu’on ne leur laisse difficilement, ou pas du tout, la possibilité d’essayer de s’exprimer ?

Qu’en est-il aujourd’hui, trois ans après Charlie Hebdo ?

À l’heure où la société française, encore paralysée semble tristement habituée à la violence terroriste, elle n’est pour autant pas immunisée ! Si elle accepte de plus en plus que le cinéma et d’autres formes artistiques s’emparent du sujet du terrorisme, elle ne cautionne pour le moment pas le projet racoleur de téléfilm de France 2 prétendant retracer la terrible nuit du 13 novembre 2015 et, difficilement, le nouveau Eastwood : The 15:17 to Paris.

Le cinéma doit-il composer avec la morale ? S’agit-il d’autocensure ? De censure « acceptée » ? Et par qui ?

La réponse reste difficile à formuler.

Par Jade Lemmet