18/04/2018

A la découverte de chemins au féminin - It felt like love

Dans ma rubrique A la découverte de chemins au féminin, je vais vous présenter aujourd’hui le film indépendant It felt like love d’Eliza Hittman, drame américain sorti en 2013.

Dans ma rubrique A la découverte de chemins au féminin, je vais vous présenter aujourd’hui le film indépendant It felt like love d’Eliza Hittman, drame américain sorti en 2013.

Lila, jeune adolescente timide, solitaire et très en marge, passe l’été de ses 14 ans à errer dans un quartier populaire du Sud de Brooklyn. Sa plus proche amie, Chiara, déjà très mature pour son âge, n’hésite pas à évoquer très ouvertement et librement sa sexualité. Ce qui a pour effet de renforcer le mal être de Lila. Un jour, celle-ci repère un garçon plus âgé, Sammy, alors qu’elle déambule sur la plage de Rockaway comme une âme échouée. Elle voit en lui tous les fantasmes qu’entraîne un éveil à la sexualité, et s’entiche du petit caïd, qui pour tout dire n’a aucune considération pour elle.

L’adolescente va se créer une  amourette et s’enfoncer dans le mensonge jusqu’à prétendre avoir eu une relation sexuelle avec Sammy, pour se faire valoir auprès de ses amies. Le jeune homme ne fera preuve d’aucune indulgence et de bienveillance envers Lila. Il la provoquera et mènera la danse, s’amusant de la situation et poussant la jeune fille dans ses retranchements. Lila se fera prendre à son propre jeu à toujours vouloir relever le défi. Le mensonge innocent fera d’elle la proie des mauvaises intentions de Sammy, ce qui la conduira à sa propre perte …

Le début du film nous déroute. Pas un mot, juste les doux sons du vent et des vagues, dans la chaleur de l’été, trois corps apparaissent. Le cadre est planté. Par un jeu de regard comme ligne directrice du mouvement dans cette violation de domicile, nos jeunes personnages transgressent, enfreignent. Lila nous est présentée comme une jeune fille à fleur de peau, camouflée dans un maillot une pièce noir et derrière une épaisse couche de crème solaire qui lui donne ce petit air fantomatique mais surtout ridicule. Elle est différenciée de sa copine Chiara qui elle arbore un maillot plus sexy et qui embrasse langoureusement son petit ami. Lila observe tout en restant à l’écart. La réalisatrice ayant opté pour des vues subjectives le spectateur a quasiment accès à l’intériorité de l’adolescente. Son regard découpe et fragmente les corps, il les détaille, les apprécie et les savoure, nous offre le grain de peau dorée au soleil. La mine triste, notre protagoniste mélancolique toute en pudeur, connait l’éveil à la sensualité.

It felt like love ou j’ai cru que c’était ça l’amour, aborde avec grâce et sensibilité, les tourments de Lila, qui pourrait être l’auteur de cette affirmation. Lorsqu’elle rencontre Sammy, bel apollon, un petit peu trop voyou, qui se trouve aux antipodes du parfait gentleman, elle croit avoir trouvé le graal. Guidée par son objectif de conformisme, elle se dirige comme une ombre qui vacille, d’un endroit à un autre, dans des situations toujours plus dérangeantes et perturbantes. Lila ne mesure pas les conséquences de ses actes. Elle nous énerve, nous trouble, nous alarme et nous finissons attendris et désolés pour elle. Le spectateur ne peut pas tellement en vouloir à la jeune fille de faire ce qu’elle fait, d’aller là où elle va, car en somme elle est comme nous tous, humaine, elle fait des erreurs. Elle chute et en tire des leçons par elle-même, elle expérimente, elle vit. Mais ce qui nous marque plus particulièrement et nous saisit c’est cette espérance universelle d’aimer et d’être aimé en retour. Nous sommes tous animés par cet état d’effervescence affective. En finalité, l’adolescente fait le constat glacé de la désillusion, de la dure épreuve de l’appréhension de l’autre.

Le corps est une part centrale de ce film. Notamment dans les scènes de danse où Lila peine à s’affirmer, comme femme, toujours en dehors du rythme, à contretemps, elle ne suit pas la cadence. Là où ses amies sont en pleine possession de leurs corps, elles ondulent, s’incarnent, sont habitées et se libèrent dans une fougue propre à cette jeunesse qui brûle de l’intérieur. Et de même dans les scènes à la plage, où les corps découverts se montrent et transpirent l’envie de plaire, dans la chaleur de la saison estivale. Lila traverse cette route initiatique avec sa naïveté, son naturel et sa légèreté de jeune fille qui n’obéit qu’à sa spontanéité.

Ce film, sorti à Sundance en 2013 (festival qui offre une visibilité au cinéma indépendant, marginal et aux artistes à la personnalité singulière), fait état d’une réalité dans nos sociétés contemporaines. Les jeunes adolescentes sont de plus en plus soumises aux pressions imposées par nos modes de représentations de la femme et se vouent une véritable compétition implicite de « qui sera la première ». La réalisatrice pointe ainsi du doigt la précocité de la sexualisation des jeunes filles. L’amie de Lila, Chiara, en est l’exemple même. Tout dans ses mouvements, ses déplacements, ses gestes, ses manières de mouvoir son corps, de s’exprimer, de s’habiller, indiquent qu’on a à faire à une jeune femme très mature et alerte quant aux expectations de l’époque actuelle. En revanche avec le personnage de Lila on explore la dimension poétique de l’innocence et de l’insouciance appliquée à l’adolescence en transition tout en maintenant encore une accroche dans l’enfance. Elle est complètement déstabilisée, en pertes de repères, elle tâtonne, elle cherche sa place dans un monde impitoyable.

Cherchant à s’éprouver et s’approuver, notre personnage se confronte au dilemme en permanence. Mais son désir, d’être aimée, acceptée et faire comme ses amies, est plus fort que tout. Impatiente, elle bouscule son identité sexuelle en construction, dans un passage à l’âge adulte se délestant du sentimentalisme. A cela s’ajoute sa situation familiale compliquée. Elevée par un père qui se contrefiche de sa fille et néglige ses bouleversements intrinsèques, l’adolescente est en manque de modèle féminin à cause d’une mère absente. Chiara reste sa seule référence en termes de figure de féminité. Le film met en image le bouillonnement émotionnel, la tension sexuelle, la fausse confiance en soi, le besoin désespéré d’être désirable et désirée, dans une temporalité de l’ennui. Lila fonce tête baissée sans réaliser les effets engendrés par son comportement. L’étiquette de « fille facile », et la mauvaise réputation qui l’accompagne vont la menacer de près. Dans sa recherche confuse et ne sachant trop à quoi elle devrait faire face, Lila s’est peu à peu perdue en chemin. Il ne tient qu’à elle à se trouver et se retrouver.

Par Marie Busquet