18/04/2018

Regard d’un tunisien sur son cinéma

En 2018, un fossé sépare encore le cinéma occidental du cinéma maghrébin, en terme de technique, de liberté d’expression, de visibilité et de rapport à la société.

Le cinéma tunisien est un sujet d’actualité. la Tunisie sous régime dictatorial pendant plus de 20 ans est enfin libre de s’exprimer et de se prononcer. Jusqu’en 2011, il était interdit d’aborder certains sujets librement. Le gouvernement avait la main mise sur l’industrie cinématographique. Il pouvait décider de couper certaines scènes jugées obscènes, ou même des films entiers tel que Wonder Woman, jugé pro-israélien. J’ai passé 20 ans à Tunis et j’y ai commencé des études de cinéma. Par soucis de la qualité de l’enseignement j’ai continué mon parcours universitaire en France où j’ai découvert un rapport de la société au cinéma très différent.

De nos jour le cinema a une place extrêmement importante dans la vision que l’on a du monde et de ce qui nous entoure. L’entrée de la Tunisie dans l’industrie du cinéma est très tardive. Le premier court-métrage date de 1922 et a été réalisé par un opérateur des Frères Lumière à des fins documentaires. C’est en 1966 seulement qu’un tunisien (Omar khlifi), pour la première fois de l’histoire du pays réalise un long métrage de 95 minutes: L’Aube. Les décennies suivantes l’industrie cinématographique progresse. C’est la période à laquelle le cinéma est le plus développé. A partir des années 90, période à laquelle Ben Ali prend de l’importance au sein du gouvernement, l’intérêt porté au cinéma décline. Certaines salles ferment ou sont mal entretenues. La censure contrôle les films produits et diffusés. La révolution éclate en 2010, offrant un nouveau souffle, une renaissance au cinéma. Mais le pays, toujours en crise politique et sociale peine à se faire une place dans l’industrie mondiale. Le 7eme art n’est pas ancré dans les mentalités tunisiennes, c’est plutôt une forme de loisir réservé à une élite sociale et non pas une culture ou un art. Les places de cinéma coutent très cher: 12 dinars pour un smic de 350 dinars, soit l’équivalent en France d’un ticket à 34 euros pour un smic de 1150 euros. Le plus grand cinéma tunisien diffuse actuellement 7 films (seulement 2 sont tunisiens), contre 73 diffusés dans le plus grand cinéma de France.

Le cinema occidental, américain, européen réalise des films de tout genres, allant du drame au fantastique en passant par le thriller ou encore la comédie. Tout les sujets peuvent être librement abordés. En Tunisie les films qui sortent ont beaucoup de similitudes et manquent de diversité. Les films sont une sorte de catharsis pour les réalisateurs. Ils y parlent de ce qu’ils ont vécu pendant la répression. Les films sont des messages politiques, ils témoignent des blessures d’un pays et des difficultés des citoyens à se relever après 23 années de dictature. Les trois films post- révolutionnaires que je vais aborder ont beaucoup de similitudes scénaristiques. Ils retracent un problème ancré dans les moeurs d’une société rongée par un Despot qui ne la laisse pas réfléchir par elle même.

Hedi réalisé par Mohamed Ben Attia en 2016, retrace la vie d’un jeune homme issue d’une famille traditionnelle tunisienne. Ses parents ont déjà tout choisit pour sa vie future, à commencer par sa femme. Soumis aux conventions sociale de son pays, il souffre de son manque de liberté. Le film retrace sa rencontre avec une femme libre et indépendante, qui le renvoi à sa propre impuissance.

A Peine j’Ouvre les Yeux réalisé par Leila Bouzid en 2015, nous plonge dans la vie d’une jeune tunisienne pendant le régime dictatorial juste avant la révolution. Elle veut devenir chanteuse mais sa famille la destine a devenir médecin et lui interdit de continuer de chanter.

La Belle et la Meute réalisé en 2017 par Kaouther Ben Hania, raconte une histoire vraie tirée de l’ouvrage «coupable d’avoir été violé» écrit par Meriem ben Mohamed. Mariam une étudiante abusée sexuellement lors d’une soirée, qui se voit contrainte de lutter pour le respect de ses droits et de sa dignité.

Ces films, porteurs de messages de révolte et de courage sont le reflet d’une grave difficulté sociale en Tunisie. C’est légitime pour un cinéaste en souffrance d’exprimer ses problèmes et ses angoisses en les mettant en scènes. Cependant, en mon sens, il est essentiel de partager des rêves et fantasmes sans se retourner constamment sur le passé du pays.

Le cinéma Tunisien doit tout d’abord faire évoluer la culture du cinéma, le gouvernement se doit de mettre en place des structures plus importantes, accessibles à tous et plus abordable. Il est essentiel de démocratiser le cinéma en tant qu’art et culture et non simple loisir destiné à l’élite.

pour le moment la situation économique, gouvernementale et sociale en Tunisie est encore très bancale. Le pays sort à peine d’une révolution, personne ne sait réellement comment gérer une

telle situation. Cependant les mentalités sont en train de se libérer et d’évoluer, en entrainant certainement une évolution positive de l’industrie du cinéma.

Par Atef Ben Attaya